Démarche artistique

Propos recueillis par Christophe Hardy (février-mars 2014)

Comment avez-vous commencé à sculpter ?

Par hasard, il y a une quinzaine d’années, en me promenant dans les rues de Paris. Un atelier proposait un cours d’essai. J’ai essayé. À partir de cette initiation – une vraie découverte – je n’ai plus cessé. Je dois dire que je viens d’une famille d’artistes, peintres, musiciens. Je fais moi-même de la musique et, jusqu’à ma rencontre avec la sculpture, je pratiquais la peinture sur porcelaine. La première fois que j’ai sculpté, c’était d’après le modèle vivant. J’ai réalisé un modelage en terre.

À mes débuts – cela a duré cinq ou six ans – je me rendais une fois par semaine dans un atelier pour sculpter. Aujourd’hui, mon travail est beaucoup plus régulier , plus soutenu. Je dispose de deux lieux où je sculpte trois jours entiers par semaine. L’un de ces ateliers est un centre de formation, l’autre appartient à une femme sculpteur.

Parmi les maîtres, les grands noms de la sculpture, y en-a-t-il que vous considériez comme des modèles ? qui vous inspirent ? que vous admirez plus que d’autres ?

J’aime l’œuvre de Camille Claudel. Je l’aime plus encore que Rodin. J’y trouve une émotion, une sensibilité qui me touchent spécialement. Je ne me rappelle pas comment je l’ai découverte, sans doute en visitant le musée Rodin et les salles qui lui sont consacrées. J’ai une affection particulière pour La Petite Châtelaine. Ce buste de fillette est chargé d’une grande expression. Chez Claudel, j’apprécie la manière d’exprimer beaucoup tout en restant sobre, un art fait de douceur et de sensibilité.

J’aime aussi Carpeaux, là aussi pour son expressivité : il y a dans ce qu’il crée une vie intense. En sculptant, en particulier des personnages, je suis attentive au fait que la vie doit apparaître, la vie et pas seulement le simple mouvement. Une forme peut être très stable et dégager une vie intense – c’est ce que j’aime chez Camille Claudel.

Récemment j’ai découvert l’œuvre d’un sculpteur baroque ukrainien, Pinzel, et, dans la même veine, je suis très impressionnée par les créations du Bernin. Je pense en particulier à ses œuvres exposées dans la Galerie Borghèse à Rome, à ce Rapt de Proserpine où la main de l’homme (Pluton) saisissant la cuisse féminine (Proserpine) appuie sur la peau et semble s’y imprimer. Quel défi magnifique de vouloir donner au marbre, le plus froid des matériaux, une telle puissance charnelle.

Je pourrais citer aussi, parmi les artistes que j’admire, Giacometti. J’aime les belles intuitions qu’il manifeste dans son approche du corps humain. J’aime les sculptures d’animaux de Rembrandt, de Bugatti mais je dois reconnaître que je suis plus spontanément sensible à la figure humaine qu’à la figure animale. Je regarde plus volontiers chez Degas ses danseuses que ses chevaux.

Quels matériaux aimez-vous sculpter ?

J’aime le bois. J’éprouve pour cette matière une grande attirance. J’aime le toucher, le travailler aussi, mais j’ai cessé de le faire pour des questions techniques. Le bois est un matériau exigeant, il oblige à prévoir d’avance la forme. Il peut sembler plus contraignant que de modeler la terre.

Aujourd’hui, je travaille la terre. Cela fait un certain temps que je me suis concentrée sur cette technique par souci de ne pas me disperser, d’explorer à fond les possibilités d’un matériau. La terre se travaille soit par ajouts, soit à partir d’un bloc, par retranchements.

La première façon de procéder a ma préférence. Je trouve qu’elle me permet de laisser parler davantage l’imagination, l’intuition, l’improvisation. Une fois la forme achevée, je la cuis et la patine. Je fais parfois tirer quelques bronzes et fabrique des moules lorsque je veux garder une trace de la forme originale.

Dans l’atelier vous n’êtes pas seule. Le regard des autres compte-il ?

Il est important, mais je fais attention de ne pas me laisser influencer. Je veux pouvoir aller au bout de mon idée. Travailler à côté des autres, cela apprend à se faire plus confiance, à oser affirmer davantage ses choix. Quand l’œuvre est finie, je n’ai plus besoin du regard des autres, confrères, ammis, avec lesquels je partage la même passion artistique.

Mais la réaction du spectateur m’intéresse : que verra-t-il dans la forme que je lui propose ? qu’éprouvera-t-il ? qu’est-ce que la sculpture lui racontera ?

Est-ce qu’il y a un moment où vous vous dites sans hésiter « là, mon œuvre est achevée » ?

Oui, dans le travail, ce moment existe où je me dis : « ça y est, ça suffit, je n’y reviens plus. » Mais peut-être y reviendrai-je plus tard ? Il faut que je compose avec le fait que, n’ayant pas d’atelier personnel, je ne peux laisser des sculptures en plan en me disant que je vais les retravailler d’ici quelques semaines ou d’ici quelques mois. Mais l’avantage de cette contrainte est qu’elle m’oblige à finir, à faire aboutir une forme, à passer à autre chose.

Depuis quelque temps, l’envie m’est venue de réaliser, à partir de l’œuvre achevée, un moule et de repartir de cette forme moulée pour en faire autre chose, aller vers une autre œuvre, qui prendra une autre signification, une autre direction. Ceci concerne plus particulièrement mes sculptures qui tournent autour du motif de l’arbre.

Travaillez-vous d’après le modèle vivant ?

Oui. Je considère ce travail comme essentiel. Le modèle vivant, c’est la base. Il faut y revenir régulièrement et je veille à ne pas trop m’en évader, ou pas trop longtemps. Quand je travaille devant modèle vivant, je m’attache à saisir ce que la personne exprime. Je scrute ce qui transparaît sur le visage, dans les gestes, la posture et je m’efforce de le traduire dans le bloc de terre. Mais je prends aussi des libertés. Je mets le modèle « en situation », j’imagine un dispositif qui le mette en valeur. Je m’attache à saisir les caractéristiques du corps, du visage. Le temps que dure la pose, tout passe par une communication silencieuse. C’est chaque fois une gageure, un défi de capter cette vérité qu’un être dégage par sa seule présence physique. Ensuite je l’interprète.

Le sculpteur est à la fois celui qui saisit la vérité d’un modèle et celui qui laisse libre cours à son imagination d’artiste.

Vous avez recours pour vos sculptures à des patines variées, séduisantes, pouvez-vous nous en parler ?

J’aime les patines colorées. Elles évoquent pour moi les bois anciens, les sculptures polychromes des époques médiévales. La patine est une opération décisive. Soit elle cachera le modelé, soit elle le fera apparaître et mettra en valeur le travail de l’artiste. Je suis déçue lorsqu’une forme sculptée présente un lisse parfait car cela efface la manière dont la main s’est emparée du matériau et l’a travaillé. Il est toujours intéressant de laisser apparent ce travail-là, de laisser voir dans quelle mesure on « finit » la forme.

La patine permet de bien faire apparaître les creux et les bosses, de souligner les différents aspects de la surface d’une même œuvre, là presque lisse, ailleurs pas du tout… Le sculpteur dit quelque chose avec ses mains, le travail de ses mains, et j’aime rendre présent ce travail-là.

Si on laisse de côté le modèle vivant, quelles sont vos autres sources d’inspiration ? La nature en fait-elle partie ?

Le spectacle de la nature m’inspire, particulièrement les formes des arbres, les racines. Mais je ne dessine pas, je ne fais pas de croquis préparatoires avant de sculpter. La forme peut naître tout simplement de la manipulation du bloc de terre, du contact des mains avec le matériau qu’elles vont pétrir. L’imagination va même au-delà de cela et la forme naît aussi avant que les mains n’entrent en jeu, de la contemplation du bloc, de la rêverie qu’il suscite avant même d’avoir été touché.

Dans ce type d’aventure artistique, bien différente du travail d’après modèle vivant, il y a quelque chose d’un peu stressant. Une angoisse du vide qui ressemble sûrement à l’angoisse de l’écrivain devant la page blanche. Mais elle est stimulante et, après ce petit moment de vertige, le geste vient, l’idée naît, la main précise, la forme peu à peu se met à apparaître. Au cours du travail, l’œil analyse ce que fait le geste, il corrige, il ajuste. Il est là pour harmoniser, pour cadrer, équilibrer la forme.

Mais, en vous disant cela, je m’aperçois que ce serait passionnant d’essayer de travailler une fois à l’aveugle, sans le secours de l’œil qui contrôle et corrige.